La Place Dannie Ernaux Critique Essay

Avant de prendre le train pour revenir à Paris, j’ai acheté rapidement dans une librairie de Guingamp « Mots et Images », La place (Editions Gallimard). J’avais lu des critiques, toutes fort élogieuses, du livre qu’ Annie Ernaux a publié cet hiver, Les années, et je prévois de le lire pendant l’été, un peu submergé par tous les livres que je veux lire en ce moment. Le billet de mon ami blogeur Alain a renforcé encore mon désir de lire ce livre. Et m’a poussé à acheter, comme un apéritif, La place.

Livre court, mais dense dans sa nudité, fulgurant dans sa neutralité de ton, émouvant dans sa froideur de style. Portrait de son père, histoire du fossé qui se creuse entre elle et lui. Comme toujours dans les livres remarquables, au delà d’un portrait spécifique, c’est toute une époque qui est évoquée. Et même bien plus ! Mon gendre, qui a beaucoup travaillé la sociologie selon l’école de Bourdieu, m’a d’ailleurs dit que ce livre est une référence pour les tenants de cette école. Ce qui se devine compte tenu de la place importante faite au « capital culturel » du père de l’auteure et de la lente mais inexorable incompréhesion qui se creuse entre elle et son père quand elle-même franchit les limites de son milieu social d’origine en poursuivant ses études.

Je suis parfaitement incompétent pour prolonger une telle analyse et encore moins écrire un nième critique sur ce livre qui a eu beaucoup de succès.
Les quelques modestes réflexions qu’il m’a inspirées sont les suivantes. Annie Ernaux décrit avec une précision d’entomologiste le fonctionnement de l’ascenseur social, celui dont on déplore actuellement le mauvais fonctionnement, voire même sa disparition. Dans son cas, il a fonctionné en trois générations : son grand père qui ne savait ni lire, ni écrire et qui est resté travailler à la ferme toute sa vie durant, son père qui a appris à lire et à écrire, qui aurait volontiers continué d’aller à l’école, mais que son père à placer dans une ferme à l’âge de 17 ans. Mais l’évolution économique après la guerre 14-18, son frugal mode de vie, sa volonté de ne pas rester comme son père, …. et l’influence de sa femme aussi, l’ont amené à finalement à ouvrir une petit commerce d’alimentation générale – café/bar. Un petit capital, un travail quotidien sans discontinuer, ont fait profiter à la famille des progrès techniques et des premiers signes de modernité après la 2ème guerre mondiale. Ensuite, l’évolution économique, encore, a rendu peu à peu obsolète son commerce avec le développement des grandes surfaces… La description, qui reste allusive, du contexte économique est très éloquente, et montre comment les forces économiques déterminent les destins de chacun. Mais l’ascenseur social avait fonctionné, avec des quelques soubresauts, des arrêts imprévus, mais favorisé par la croissance des fameuses « Trente glorieuses« .

En regard, le monde culturel du père d’Annie Ernaux est resté le même, celui de sa jeunesse, sur lequel sa vie ne semble avoir eu presqu’aucun effet, alors qu’elle même cherchait à en sortir. D’ou le fossé et les incompréhensions: « Tout ce qui touche au langage est dans mon souvenir motifs de rancoeur et de chicanes douloureuses, bien plus que l’argent« . Le fonctionnement de l’ascenseur social ne s’arrête pas à tous les étages quand il s’agit de capital culturel…

Et cette phrase qui résonne comme un coup de tonnerre : « J’écris peut-être parce qu’on n’avait plus rien à se dire« .
On en viendrait à remercier le père d’Annie Ernaux de n’avoir pas compris sa fille.

Il se trouve que j’ai lu La place pour reposer mon esprit de la lecture d’un livre assez ardu, La société du mépris, d’Axel Honneth, philosophe allemand de l’Ecole de Francfort. N’ayant lu qu’un tiers de l’ouvrage, il est bien trop tôt d’en parler pour moi. D’ailleurs, je ne suis pas certain que j’en parlerai dans ce blog car j’ai, en général, peu de commentaires intelligents à faire après la lecture de livres très savants. Mais il y eu une singulière résonnance entre ce que je perçois de ce livre et La place d’Annie Ernaux : le fossé qui se creuse entre le père et la fille n’est-il pas l’échec de la soif de reconnaissance de part et d’autre, reconnaissance de l’amour qui s’exprime si mal, reconnaissance sociale impossible à nouer tellement les sphères culturelles se sont éloignées. Peut-être vais-je un peu vite en besogne …

PS : j’ai cité la librairie où j’ai acheté ce livre « Mots et Images » à dessein. Elle est située dans le centre ville de Guingamp. L’accueil y est chaleureux, le choix important, les commandes possibles et la réduction de 5 % peut être obtenue après le 10ème passage en caisse. Comme dans cette autre librairie à Paimpol « La Librairie du renard » qui fonctionne de façon semblable. Je n’achète plus AUCUN livre, ni sur Amazon, ni à la Fnac. Bien conscient que les forces économiques sont très déterminantes, je mets mon minuscule poids de client et de lecteur pour aider ces ilôts de culture vivante, dans des petites villes de province, où quiconque peut entrer, toucher les livres et pas seulement les « Meilleures ventes », en découvrir par hasard et repartir avec quelques heures de bonheur dans son sac.

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Introduction 

1Le 22 août 2012, Richard Millet fait paraître trois petits ouvrages aux éditions Pierre-Guillaume de Roux : un roman, Intérieur avec deux femmes (IDF), et deux essais, De l’antiracisme comme terreur littéraire (DACTL) et Langue fantôme (LF). Ce dernier est suivi d’un court texte de 17 pages, intitulé Éloge littéraire d’Anders Breivik (EL). L’essai paraît l’avant veille du verdict du procès de l’auteur des attentats d’Oslo et de la tuerie d’Utoya, en Norvège, lequel s’était rendu coupable de l’assassinat de 77 personnes à l’été 2011. Si ces trois ouvrages entretiennent des liens thématiques évidents et se font écho les uns aux autres, c’est néanmoins, et pour l’essentiel, l’Éloge littéraire qui provoque l’émoi. Le compte rendu qu’en donne Jérôme Garcin, dès le 17 août, pour le Nouvel Observateur, inaugure ainsi une vaste polémique occupant la presse pendant près de deux mois d’août à octobre1. Pendant la seule période du 22 août au 22 septembre, nous avons identifié environ 120 documents, qu’il s’agisse d’articles de presse, de billets de blogs, de dépêches ou de déclarations publiques, s’y rapportant de près ou de loin, témoignant du caractère intensif de la dispute2. Cette dernière est portée à son comble, le 10 septembre 2012, par la publication d’une tribune d’Annie Ernaux dans Le Monde, contresignée par 118 écrivains3, et aboutit à la démission fracassante de Richard Millet, le 13 septembre, du comité de lecture des éditions Gallimard, où il exerce, par ailleurs, les fonctions d’éditeur.

2Tout au long de la querelle, Richard Millet n’aura cessé de se défendre d’avoir voulu se livrer à une véritable apologie du tueur norvégien en plaidant l’intention ironique du titre de l’essai. Il ne manquera pas de rappeler à cet effet qu’il y exprime à deux reprises sa désapprobation à l’endroit des actes commis par Breivik (EL, p. 103 et 109). L’expression d’une telle désapprobation de principe, si elle ne manqua pas d’être relevée par la critique, fut cependant largement reçue comme une forme de prétérition autorisant de fait l’écrivain à s’engager dans un propos très controversé sur les rapports que les actes de Breivik entretiendraient à la littérature, tout en l’exonérant des obligations morales attendues à l’endroit des victimes. On remarquera quant à nous que pareille précaution, qui sert d’incipit4 à l’essai, ne confère pas au texte, au premier abord, un caractère manifestement ironique5. C’est d’ailleurs au contraire précisément au nom d’une lecture littérale du texte de Millet qu’on jugea excessives les attaques dont il fit l’objet, puisqu’il ne saurait, en effet, littéralement, être question d’un éloge à l’endroit de Breivik – force est de reconnaître que le portrait qu’il en fait n’est pas spécialement flatteur – mais qu’en outre Millet dit explicitement condamner les actes que ce dernier a commis. Aussi, s’il ne s’agit pas de faire un éloge littéral de Breivik, le lecteur demeure-t-il tout à fait perplexe quant à la signification ultime de ce que pourrait être un « éloge littéraire », entendu ironiquement, dès lors que cet éloge, qui n’en est pas un, non seulement ne présente aucune des marques habituelles de l’ironie susceptible d’encourager une lecture à double sens, mais vise moins à faire un portrait non-élogieux de Breivik qu’à abonder dans le sens de ses thèses d’une manière qui, de surcroît, n’a rien de proprement littéraire, comme nous le verrons. Voilà sans doute qui explique en grande partie le caractère à la fois mouvant et insaisissable du terrain de la polémique se prêtant aux interprétations les plus variées, sans qu’on sache vraiment comment Breivik « aurait pu être écrivain » (LF, p. 119), comme le soutient Richard Millet, ni même en quoi il importe, en définitive, qu’il pût l’être.

3Il reste que le fond de la polémique ne fait guère de doute, Richard Millet se livrant tout au long de ces trois ouvrages à une critique implacable des « ravages du multiculturalisme » (EL, p. 114) qu’il voit à l’œuvre dans les sociétés occidentales. Et ce n’est, à cet égard, pas un hasard s’il est un nom qui revint très souvent dans la polémique, auquel une affaire est également attachée : Renaud Camus6. Ce dernier est en effet régulièrement cité en exemple par les acteurs de la polémique quand il n’est pas lui même directement invité à s’exprimer à son sujet. Ce fut le cas à trois reprises au moins dans des entretiens qu’il donna pour Valeurs actuelles, Causeur, et le journal Le Temps7. Dans ce dernier article, Renaud Camus se démarque fermement du titre choisi par Millet – Breivik lui inspirant une « horreur totale » – mais affirme partager entièrement les vues de l’écrivain :

Les propos de Richard Millet éveillent en moi les plus grands et les plus profonds échos. Le changement de peuple, le changement de civilisation, la contre-colonisation, le Grand Remplacement en cours, sont pour moi comme pour lui un sujet de désolation de tous les instants.

4Tous deux auteurs d’une vaste œuvre littéraire, publiée à l’origine chez le même éditeur, POL, ils sont aujourd’hui à l’unisson d’une critique féroce du multiculturalisme, et plus particulièrement de l’islam, allant de pair avec une déploration de la décadence culturelle et littéraire des sociétés occidentales, et en premier lieu de la France. Renaud Camus a d’ailleurs dédié « fraternellement » à Richard Millet son ouvrage Décivilisation (Fayard, 2011). Quant à Richard Millet, il renvoie explicitement en deux occurrences dans ses essais à la « théorie » dite du « Grand Remplacement », élaborée par Renaud Camus (LF, p. 117, DACTL, p. 47), selon laquelle un peuple « de souche » se verrait progressivement remplacé, avec l’assentiment des élites, par une population immigrée d’origine, principalement, arabo-musulmane8. À l’occasion d’un nouvel essai publié en 2014 chez Pierre-Guillaume de Roux, intitulé Lettre aux Norvégiens sur la littérature et les victimes (LAN), où il entend se livrer à des considérations rétrospectives sur la polémique, Richard Millet ne manque d’ailleurs pas d’évoquer l’« affaire Renaud Camus »9 et dit tenir ce dernier pour un « écrivain considérable ». Le Journal de Renaud Camus atteste enfin que l’estime est réciproque depuis 2011 avec la révélation que constitua pour l’écrivain la lecture de l’ouvrage Fatigue du sens (Pierre-Guillaume de Roux, 2011) que publie Richard Millet la même année : « L’apparition de cette communauté de pensée aura été l’un des traits saillants de cette année »10 écrit-il.

5Et cependant ce n’est pas tant pour sa dénonciation du multiculturalisme et l’expression conjointe d’opinions islamophobes – qui lui ont valu d’ailleurs une condamnation pour « provocation à la haine ou à la violence » en 2014, pour des propos tenus en 201011 – que Renaud Camus se fit connaître du grand public en 2000, à l’occasion de l’affaire qui porte son nom. Si le motif du « racisme » n’était pas absent, loin s’en faut, de la polémique, c’est bien plutôt l’accusation d’antisémitisme qui valut à l’écrivain de faire l’expérience du « scandale ». Or s’il est une chose que la proximité intellectuelle désormais bien établie entre Renaud Camus et Richard Millet tend à manifester, c’est le caractère a priori caduc d’une telle accusation d’antisémitisme dont il n’est en effet plus question12. C’était à cet égard l’une de nos conclusions de l’étude de l’affaire Renaud Camus, à laquelle nous nous étions livré13, que de faire l’hypothèse que la fixation de la polémique sur la question de l’antisémitisme avait fait écran aux vrais enjeux de la dispute, lesquels faisaient déjà fond, selon nous, sur une critique plus générale du multiculturalisme, en des termes d’ailleurs nettement plus feutrés. Or s’il n’est pas possible en effet d’observer dans les écrits de Renaud Camus la marque infallible d’un discours antisémite faisant du Juif, fatalement, le symbole d’une détestation typique, il nous apparaît en revanche tout à fait fondé, à présent, d’associer les thèses de Renaud Camus – et en premier lieu celle du « Grand Remplacement » – à la hantise de l’islamisation de l’Europe, telle que la figure de l’immigré musulman fait en effet, a priori, l’objet d’un rejet. Pour n’être pas forcément aussi manifeste chez Millet – dont on sait qu’il vécut au Liban, parle arabe et a une prédilection toute particulière pour le monde méditerrannéen – un tel rejet du musulman n’en a pas moins de nombreux échos dans ses ouvrages et trouve désormais à s’exprimer sans détour14. Sans même qu’il soit besoin de rappeler son expérience auprès des Phalanges chrétiennes libanaises – expérience au demeurant sujette à caution15 – on retiendra que ce dernier s’afflige en des termes dépourvus d’ambiguïté d’une « immigration extra-européenne, le plus souvent musulmane » entretenant un « ferment de guerre civile » et de nature à menacer l’identité-même des sociétés occidentales. Breivik est à cet égard décrit dans son Éloge littéraire, comme le « symptôme » de ce qui nous menace, à savoir le « multiculturalisme », dont l’islam serait « le fer de lance » (EL, pp. 105-106).

6C’est ainsi tout l’enjeu d’une telle mise en perspective de l’affaire Richard Millet avec l’affaire Renaud Camus que de montrer en quoi l’une et l’autre nous paraissent s’éclairer mutuellement en ce qu’elles s’inscrivent, selon nous, dans une même séquence temporelle. Elles témoignent ce faisant d’une évolution remarquable du discours social qui, en à peine une douzaine d’année, voit l’accentuation dramatique de la critique du multiculturalisme au point de déboucher aujourd’hui sur un redoutable imaginaire de guerre civile.

1. L’affaire Richard Millet : une (trop) « belle affaire »

1.1. Le récit du lynchage ou la mystification d’un contre-discours

7Les noms de Renaud Camus et Richard Millet, affublés de leur affaire respective, constituent des sésames priviliégiés pour entrer dans l’univers d’un contre-discours s’opposant à la « dictature du politiquement correct » ou à l’« antiracisme » qui, pour s’être longtemps exprimé de manière clandestine, trouve désormais à s’exprimer au grand jour. C’est ce dont témoigne, de manière remarquable, l’inscription dans le discours social d’un contre-récit très offensif faisant de Richard Millet, à la suite de Renaud Camus, la victime exemplaire d’une scène typique de lynchage. On doit ainsi à Muriel de Rengervé un essai sur « l’affaire Richard Millet », sous-titré Critique de la bien-pensance, qui offre un condensé assez saisissant du récit promu par les partisans de l’écrivain. L’auteur, peu économe de son mépris, y dénonce les « pratiques staliniennes » des dénonciateurs de Richard Millet tout en rendant compte par le menu de ce qu’elle tient pour une « mise à mort sociale » de l’écrivain en cinq actes16. Bruno de Cessole se fait l’écho de l’ouvrage dans les colonnes de Valeurs actuelles, à la faveur d’une tribune intitulée « L’affaire Millet : un lynchage médiatique » : saluant une « remarquable enquête », il entend dénoncer une « véritable conjuration politique » visant à « réduire au silence l’un des seuls écrivains hostiles à la désintégration de l’identité européenne et française dans le creuset du multiculturalisme17 ». Et Richard Millet lui-même tiendra à témoigner d’un « livre courageux et fort bien documenté » qui « va droit au cœur de la question : la littérature » (LAN, p. 95).

8Or un tel récit nous paraît escamoter ce qui fait précisément toute la complexité et la singularité de l’affaire, à savoir l’absence d’une telle unanimité contre Richard Millet et, conjointement, l’incapacité relative des tenants de la dénonciation à produire un récit crédible de « ce qui s’est passé » alternatif au récit du lynchage. Faute d’un consensus sur la nature et la portée de ce qui est d’abord vu comme une provocation, les acteurs de la polémique ne parviennent ainsi pas à s’accorder sur la nature de la réponse à y apporter. Mais, plus encore, c’est la dénonciation elle-même qui, venant buter sur la question de la littérature, peine à monter en généralité et à susciter l’adhésion autour d’elle, comme en témoigne la contre-performance que constitue à nos yeux la tribune-pétition d’Annie Ernaux. Aussi, loin d’être exemplaire d’un hypothétique lynchage collectif orchestré, comme il se doit, par une « gauche morale » présumée hégémonique, l’affaire Richard Millet nous semble rendre manifeste au contraire la faiblesse insoupçonnée d’une indignation de type « antiraciste » qui ne parvient pas à s’imposer, tout en ouvrant un couloir à l’expression d’un contre-discours qui n’attendait que cela.

9Et en effet, le récit du « lynchage » passe sous silence bien des faits qui attestent d’un déroulement beaucoup plus favorable à Richard Millet qu’on ne l’a dit, à commencer par la fin de non-recevoir qu’Antoine Gallimard oppose dans un premier temps, le 31 août, au courant de l’indignation qui le presse de se séparer de son éditeur. Tout en se déclarant « choqué » par les propos de Millet, ce dernier entend en effet se ranger sans ambiguïté du côté de la liberté d’expression de son employé18. Mais plus encore, c’est le caractère réputé unanime de l’indignation contre ses écrits qui apparaît contestable. Pour aussi vindicative qu’elle soit, la dénonciation publique du texte de Richard Millet ne parvient pas à s’imposer et se voit très tôt contestée par des personnalités très légitimes issues du milieu de la critique littéraire, à l’instar de Pierre Assouline, lui-même auteur phare des éditions Gallimard. Ce dernier crée la surprise dès le 29 août à la faveur d’un billet de blog intitulé « Les déclarations de guerre de Richard Millet19 ». Le ton y est étonnament modéré et laisse transparaître l’estime littéraire que porte le critique à l’écrivain : « Richard Millet est tout sauf un écrivain insignifiant », « cet Éloge littéraire d’Anders Breivik n’a d’intérêt que parce qu’il s’inscrit dans le combat personnel d’un écrivain exigeant, qui se fait une très haute idée de la littérature ». En sorte que « l’exclure du débat d’idées en le traitant de fou, de réac, de fascistoïde ou de raciste revient à en faire un martyr sacrifié sur l’autel de la Littérature, […] ostracisme qui ne serait pas pour lui déplaire mais ne présente aucun intérêt. »

10Aussi, loin de revêtir le caractère de la chose jugée, la dénonciation publique de Richard Millet paraît-elle même, dans un premier temps, déjugée. De ce point de vue, l’affaire s’avère déjouer le pronostic très souvent établi du « suicide littéraire » de Richard Millet, en décevant les attentes conçues pourtant comme légitimes des uns et en prenant au dépourvu celles des autres, partisans de l’écrivain, qui s’en trouvent provisoirement privés de la réjouissante opportunité d’en découdre. De fait, nous ne sommes donc absolument pas dans une situation telle que l’on assisterait à « une mise en accusation publique qui conduit sans coup férir au châtiment, unanimement reconnu comme légitime et souhaitable, de l’accusé », situation qui correspond idéalement à la notion de « scandale » selon Cyril Lemieux. Et en effet, on ne saurait soutenir, dans le cas de l’affaire Millet, que

la communauté de jugement se montre, au moins publiquement, parfaitement unie dans l’accusation, et [qu’] elle trouve une satisfaction collective dans le châtiment, tandis que l’accusé ne rencontre jamais personne qui prenne en public sa défense – lui-même ne s’y aventurant guère20.

11Au caractère manifestement non-unanime de l’indignation, il faut encore ajouter l’intention d’emblée affichée par un certain nombre d’acteurs de ne pas entrer dans une logique de « scandalisation » appelant sans délai une réponse collective. C’est ainsi que ni Jérôme Garcin ni Christophe Ono dit Biot, qui ouvrent la dispute, ne donnent l’impression de participer d’une dénonciation publique d’un fait de transgression justifiant une demande de réparation immédiate : tous deux responsables des pages Culture de leur hebdomadaire respectif, ils inscrivent leur critique dans le cadre strict de la chronique littéraire et quand bien même il s’agirait de juger « abject » l’ouvrage de Millet, comme le fait Jérôme Garcin, cela reste de l’ordre de l’appréciation critique et n’appelle aucune autre sanction que le mépris ou la consternation : « On est triste pour cet homme qui avait du style et le gâche dans des propos suicidaires », s’afflige ainsi Christophe Ono dit Biot21. Et jusqu’à l’article de Raphaëlle Rérolle en date du 27 août22, elle même journaliste au Monde des livres, la polémique reste de fait circonscrite à la critique littéraire. Cependant, en révélant le malaise que le livre provoque au sein de Gallimard, cette dernière projette la polémique dans une séquence qui voit la mobilisation sociale de personnalités publiques qui, s’exprimant « à chaud », participent pleinement de l’investissement dans le scandale en le portant sur la place publique. On y apprend notamment la réaction d’Annie Ernaux qui entend dénoncer « un acte politique dangereux », tel que « la question d’une réaction collective est maintenant posée à tous les écrivains Gallimard ». Ce faisant, cette dernière laisse entendre que la présence dans le comité de lecture de Richard Millet pourrait s’en trouver remise en cause.

12Dès lors l’investissement dans le scandale atteint son comble le 28 août, avec les réactions répercutées par de nombreux médias de personnalités publiques, telles l’écrivain Tahar Ben Jelloun qui dénonce au micro de Pascale Clark, sur France Inter, une « provocation insupportable », et accuse Millet de mener « la littérature à l’acte criminel » à travers des « délires racistes23 ». Ce même jour Laure Adler, dans la matinale de France Culture, s’offusque de ce que Millet se livre à une apologie de Breivik en prétendant « faire de ce tueur en série un héros de notre temps24 ». Toutefois la qualification de la transgression dont Millet se serait rendu coupable est elle-même sujette à débat. Le terme de « provocation » vient ainsi très vite caractériser le trouble suscité par les écrits de Millet, tant chez Jean-Marie Laclavetine qui s’afflige de ce que Millet « va de plus en plus loin dans la provocation25 » que chez Alexis Jenni qui ne peut que constater son « goût éperdu pour la provocation26 ». Et la plupart des comptes rendus de la polémique qui suivront ne manqueront pas de rappeler les nombreux précédents de l’écrivain en la matière, l’inscrivant ainsi dans une « carrière de provocation27 ». L’on observe ainsi un consensus relatif qui traverse toutes les parties sur le point de reconnaître le caractère exagéré et provocant de l’Éloge littéraire (il n’est pas jusqu’à l’éditeur de Millet et les éditorialistes de Valeurs Actuelles qui ne le concèdent volontiers28), voire « indécent » ou « abject », à l’instar de Pierre Assouline29 et de Pierre Jourde30, sans pour autant que cela appelle forcément une sanction. Telle est aussi la position de Michel Crépu qui « se refuse à lui jeter la pierre » et commence par déplorer une affaire où « l’ignominie le dispute à l’indigence intellectuelle31 ». Quant à Alain Finkielkraut, sa position apparaît de ce point de vue assez exemplaire, lequel n’hésite pas à se dire « exaspéré » et « accablé » devant ce qu’il considère être de la « pure provocation » tout en se désolidarisant « des écrivains qui demandent la peau de Richard Millet » et en répétant son « aversion pour les épurateurs32 ».

13Certes la réprobation devant les écrits de Millet est quasi-générale – au point qu’on peut légitimement parler d’un « climat de désapprobation33 » –, mais cette réprobation ne conduit donc manifestement pas les acteurs à s’entendre unanimement sur une norme qui a été transgressée et à exiger réparation. Ainsi nombreux sont ceux qui, tout en disant leur réprobation, pointent le caractère davantage littéraire que politique des écrits de Millet et refusent d’entrer de ce fait dans une logique de dénonciation publique. De fait, si Alexis Jenni se refuse à lire les textes de Millet comme un programme politique, c’est au motif que « c’est un homme qui se soucie avant tout de littérature » et « un écrivain unique en son genre34 ». C’est le cas également de Kéchichian, dans un article du 10 septembre, qui maintient que « de même que l’acte de Breivik relève des tribunaux – et son procès fut exemplaire –, celui de Millet relève de l’analyse littéraire de la raison et de la pensée35 ». Et éventuellement de la justice. Mais pas de la dénonciation, faut-il comprendre. Un tel tour de la dispute étonnamment modéré vis-à-vis de Richard Millet en étonnera d’ailleurs plus d’un, à commencer par Bernard-Henri Lévy qui dit ainsi sa « surprise », dans un éditorial du Point en date du 5 septembre, de voir toute une partie du milieu littéraire renvoyer les protagonistes dos à dos : « On nous a fait le coup de la Littérature et du Mal », s’exclame-t-il36.

14Aussi, loin de faire chorus, la ligne de l’indignation qu’on qualifiera de « vertueuse37 », telle qu’incarnée dans la polémique de manière exemplaire par Tahar Ben-Jelloun, Annie Ernaux, Jean-Marie Le Clézio et Laure Adler, est-elle d’emblée contredite par une ligne modérée qui se veut davantage « littéraire », laquelle est représentée notamment par Alexis Jenni, Jean-Marie Laclavetine, Pierre Jourde, Michel Crépu ou Patrick Kechichian. Plutôt qu’à un chœur d’indignation unanime, c’est donc à un canon, au sens polyphonique du terme, que l’on assiste, en sorte qu’on ne peut guère parler d’une dénonciation des écrits de Richard Millet s’effectuant comme un seul homme. On assiste même au mitan de la polémique à une forme de désinflation de la dispute, telle que l’affaire donne l’impression de rétrograder à un mode de nouveau « controversable » comme à l’occasion de l’étonnante discussion dans l’émission « Ce soir où jamais » du 4 septembre animée par Frédéric Taddéi38. S’il est en revanche possible d’observer une ligne mélodique d’abord discrète puis allant s’amplifiant jusqu’au point de faire chorus, c’est bien dans la défense de Richard Millet associée à la dénonciation du « lynchage », depuis la parution d’un article de Nicolas Gary sur le site « ActuaLitté »39 au tout début de la polémique jusqu’à la publication d’un dossier du Monde, exactement un mois plus tard, avec les articles de Robert Redecker, Pierre-Guillaume de Roux et Franck Spengler notamment40, sans oublier bien sûr les contributions à la polémique des magazines Valeurs actuelles et Causeur. À cet égard, la ligne soutenue par le site « ActuaLitté », Pierre Assouline, Valeurs Actuelles, Causeur, Robert Redecker, Franck Spengler et Pierre-Guillaume de Roux exprime une défense cohésive de Richard Millet, au nom de la souveraineté de la littérature et de la liberté d’expression unanimement orientée contre les prétentions de l’indignation « vertueuse ». Or cette ligne, rencontrant la ligne dite « littéraire» dans sa dénonciation de la pétition d’Annie Ernaux, finit par prendre le pas sur l’accusation initiale contre Millet au point d’apparaître dans notre corpus comme dominante.

15En outre, on ne saurait soutenir, à la lecture attentive du corpus, que dans leur grande majorité les critiques de Millet ne se sont pas fondés sur la lecture du texte même de l’Élogelittéraire pour formuler leur jugement, comme cela fut abondamment répété, et qu’ils se sont contentés, ce faisant, de dénoncer à travers le titre de l’ouvrage une apologie de Breivik à laquelle Millet ne se livre en effet pas, ou pas explicitement41. Jérôme Garcin le premier prenait d’ailleurs déjà soin de préciser que, selon ses dires, Millet « n’approuve pas » les actes de Breivik. Et cela le sera d’ailleurs à de nombreuses reprises tout au long de la polémique, y compris de la part de ses plus virulents détracteurs à l’instar de Tahar Ben Jelloun. C’est bien plutôt le caractère « faiblard42 » (dixit Elisabeth Lévy) de la désapprobation au regard de l’horreur des actes commis qui concourt à alimenter la réprobation ainsi que l’absence de considération pour les victimes. Et en effet Millet s’engage dans un raisonnement, souvent jugé abject, déchargeant Breivik d’une partie de ses responsabilités sur une société norvégienne tout entière acquise au multiculturalisme en posant une question dont il importe peu, en définitive, qu’il y réponde par la négative dès lors qu’il en valide les termes : 

Donnerons-nous pour autant raison à Breivik, sous le prétexte que ses victimes n’étaient que de jeunes travaillistes, donc de futurs collaborateurs du nihilisme multiculturel ? Non : dans la perfection de l’écriture au fusil d’assaut, il y a quelque chose qui le mène au-delà du justifiable. (EL, p. 117)

16La forme restrictive « ne sont que des jeunes travaillistes », et l’égalité consécutive posée comme allant de soi avec les termes dépréciatifs « collaborateurs du nihilisme culturel », à propos des victimes de la tuerie d’Utoya, témoigne à l’évidence d’une absence totale d’empathie pour ces dernières qui lui fut légitimement reprochée. D’autant que cette absence manifeste d’empathie contraste fortement avec l’effort que Millet déploie en retour pour « comprendre » la trajectoire de Breivik, lequel est décrit comme un « enfant de la ruine familiale autant que de la fracture idéologico-raciale » (EL, p. 108), « à la fois bourreau et victime » (EL, p. 119) 43.

17A contrario, les exemples abondent où les textes de Richard Millet sont discutés sur le fond, dans les limites toutefois où ce fond est accessible à l’intelligibilité et à la portée d’une réfutation argumentée. Procédant par accumulation d’énoncés qui sont l’aboutissement d’un raisonnement qui n’est jamais donné, Millet engage en effet une forme de critique hyperbolique de la modernité hors de portée de toute réfutation tant elle se perd dans les sables de la généralisation la plus hasardeuse.On ne saura ainsi jamais par quels processus mystérieux et subtils effets de vases communicants « l’affadissement croissant de la littérature conduit à la violence multiculturelle44 » ou bien par quelle malencontre Breivik « signale aussi la défaite du spirituel au profit de l’argent » (EL, p. 115), pour prendre quelques exemples, d’ailleurs assez représentatifs du style déployé par Millet dans ses essais. Mais cela, il va de soi, n’est guère de nature à contrarier le cours de la pensée de l’écrivain qui nous avait d’ailleurs prévenu : « on sera peut-être dérouté par certains effets de généralisation » ; « on se reconnaîtra dans ce que je dis, ou l’on se noiera dans l’encre ». Et pour cause : « Maintenir l’équivoque, si elle existe, est donc une manière de provoquer l’ennemi sur son propre terrain, en transformant celui-ci en terrain de combat. » (LF, voir préface).

18Quant à la liberté d’expression de Richard Millet, c’est peu dire qu’elle n’a guère été mise en péril tout au long d’une affaire qui voit l’écrivain avoir l’opportunité de s’exprimer un nombre considérable de fois dans la presse (2 entretiens et 2 tribunes) et sur les plateaux télévisés (I-télé, France 2, Public Sénat), pour ne rien dire de ses interventions radiophoniques et dans la presse étrangère. Le site « ActuaLitté » constitua en outre à trois reprises un relais d’expression constant et efficace.

19Enfin, si l’on ajoute à cela le fait que Millet est connu et respecté dans le milieu littéraire, systématiquement présenté comme un écrivain auteur d’une œuvre abondante et très estimée ainsi que comme un éditeur hors-pair, « faiseur-de-Goncourt », on se convaincra aisément que le tableau de l’affaire est pour le moins plus contrasté que ce qu’en dise les tenants de la thèse du « lynchage ».

1.2. De la réprobation générale à la généralisation de la réprobation : la contre-performance d’Annie Ernaux

20C’est au contraire l’insuccès de l’indignation « vertueuse » à établir une version des faits non contestée qui constitue à nos yeux le caractère le plus remarquable de l’affaire Millet, laquelle n’est donc pas tant le récit d’un « martyr » que celui, plus original, d’une contre-performance, celle de la tribune d’Annie Ernaux, approuvée et contresignée par un grand nombre d’écrivains. Intitulée « Le pamphlet fasciste de Richard Millet déshonore la littérature45 », la tribune d’Annie Ernaux a paru dans Le Monde du 10 septembre. Elle fait suite à celle, attendue, de Jean-Marie le Clézio, paru trois jours plus tôt dans les colonnes du Nouvel Observateur, lequel était nommément pris à partie dans l’essai de Richard Millet, Langue fantôme, comme l’un des représentants patentés d’une post-littérature à ses yeux insignifiante. Prix Nobel et lui-même auteur Gallimard, Le Clézio y évoque un texte répugnant fleurant « l’idéologie nauséabonde des années 193046 ». De la même façon, Annie Ernaux renvoie à son tour à la tradition des années 1930 des propos qui, selon elle, « exsudent le mépris de l’humanité et font l’apologie de la violence ». Elle se fait fort ce faisant de déconstruire la posture de martyr et d’écrivain maudit que Millet affecte de prendre tout en refusant de dédouaner un écrivain de ses responsabilités au motif qu’il saurait « manier la langue à merveille ». Et de s’attarder sur un passage tiré de Langue fantôme dans lequel Millet affirme que les écrivains se trouvent « dans une situation néocoloniale inédite », déclaration qu’elle juge « incroyable » et dont la gravité devrait, selon elle, « interpeller tous les écrivains ». Enfin, elle conclut sa tribune en lançant une adresse directement à Millet qui restera sans réponse : « Que voulez-vous ? La fermeture des frontières ? Le renvoi de tous ceux qui ne sont pas “français de sang” ? Quel régime à la place de cette démocratie que vous haïssez ? » Cette tribune est accompagnée d’une liste de plus d’une centaine d’écrivains qui disent l’approuver : « Nous avons lu ce texte d’Annie Ernaux et partageons pleinement son avis47 ». Remarquons d’emblée que cette dernière ne constitue pas à proprement parler une pétition puisqu’elle ne demande rien – si ce n’est le droit « d’appeler un chat un chat » – et qu’il n’est plus question pour Annie Ernaux, du moins explicitement, de mettre en cause les fonctions de Millet en tant qu’éditeur chez Gallimard. En outre, l’obligation dans laquelle elle se trouve de justifier après-coup les motifs de son indignation lui impose de monter en généralité en « désingularisant » sa dénonciation48. Dès lors, il n’est également plus question pour elle de soutenir que les écrits scandaleux de Millet engagent « tous les écrivains Gallimard », mais bien d’interpeller, cette fois-ci, « tous les écrivains » dans leur ensemble, ce que tend à confirmer la liste qui suit49.

21Or, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’en dépit d’un effort manifeste pour fonder sa dénonciation sur des principes généraux, Annie Ernaux ne parvient pas à emporter l’adhésion sur son nom au-delà des quelques 118 signatures réunies à l’occasion de la publication de sa tribune, ainsi qu’en témoigne l’étonnant tir de barrage qu’elle suscite. Cependant, la démission50 consécutive de Millet contribue à donner à cette dernière l’illusion rétrospective d’une performativité qu’elle n’a pas eue, tout en venant accréditer opportunément la thèse du « lynchage ». Une telle abondance d’articles et de positions publiques s’inscrivant en faux contre la tribune d’Annie Ernaux et la forme de la pétition constitue une des singularités de l’affaire trop peu relevée à nos yeux. La position d’un Patrick Kéchichian est à cet égard particulièrement éloquente : publié le même jour que la tribune d’Annie Ernaux et dans le même journal, Le Monde, son article « Le vrai “déshonneur” de Richard Millet » commence par la formulation d’une franche désapprobation vis-à-vis de « cette nouvelle injonction à s’indigner ». Et tout en s’affligeant de l’« insupportable opération » de l’écrivain, il n’en entend pas moins dénoncer fermement la « vindicte collective » qu’elle suscite, témoignant par là d’un scrupule pour le moins surprenant quand on sait la position qui fut la sienne tout au long de l’affaire Camus51 : « un appel collectif à l’encontre d’un seul homme, muni de sa seule plume a de quoi faire frémir […] ce geste de vindicte collective est inacceptable, quelles que soient les horreurs auxquels il veut répondre52. » C’est ensuite Pierre Jourde qui se démarque à son tour, le 14 septembre, dans un nouveau billet de blog explicitement intitulé « Pourquoi je n’aurais pas signé le texte d’Annie Ernaux » : « l’épuration est la plus mauvaise réplique à apporter à ces obsédés de la pureté. C’est leur répondre sur le même mode ». Et de conclure : « La campagne contre Millet a porté ses fruits. Il vient de quitter le comité de lecture de Gallimard. Je ne crois pas qu’il y ait là de quoi être fier53. » Même conclusion de la part de Pierre Assouline, le 15 septembre, dont la position étonne à nouveau très favorablement la plupart des partisans de Millet : constatant à propos d’Antoine Gallimard qu’« une émeute de signatures lui réclamait chaque jour la tête du coupable sous ses fenêtres », il déplore que Richard Millet se soit retrouvé « acculé à démissionner du comité de lecture de Gallimard où il officiait depuis des années ». Et il va jusqu’à dénoncer la « curée » que constitue à ses yeux la publication de la tribune d’Annie Ernaux signée par des écrivains dont « bon nombre s’enorgueillissent d’une œuvre pourtant insignifiante en regard de celle de Millet ». « Pas de quoi être fier », là non plus donc54. D’autres articles viendront amplifier la critique à l’endroit d’Annie Ernaux, à l’image de celui de Bruno de Cessole dans le numéro de Valeurs actuelles du 20 septembre ou de celui, à visée ironique, de Patrick Besson dans LePoint, ce même jour, intitulé « la liste Ernaux »55. Il est en revanche plus surprenant de voir le Monde s’en faire très largement l’écho à l’occasion d’un riche dossier en ligne, publié le 21 septembre et constitué de 5 articles, dont 3 viennent en défense de Richard Millet (respectivement signés par Robert Redecker, Franck Spengler et l’éditeur de Millet Pierre-Guillaume de Roux). Des deux articles restants l’un, signé Hélène Merlin-Kajman, relève de la critique purement littéraire tandis que l’autre se veut précisément une réponse à Annie Ernaux, par Jean-Marie Laclavetine, lequel tient que « Richard Millet a le droit de dire et d’écrire ce qu’il pense, même si ce qu’il pense, en l’occurrence, nous afflige. » 56

22Pareille contre-performance de la tribune d’Annie Ernaux est révélatrice à nos yeux de la difficulté de l’indignation « vertueuse » à passer en l’espèce de la réprobation générale, acquise dès les débuts de la polémique, à la généralisation de la réprobation, faute d’avoir su donner un sens collectif à sa « proposition d’engagement57 » en nommant la transgression et en l’ajustant à une cause reconnue dont l’affaire serait exemplaire. De fait, si la transgression réalisée par Richard Millet est portée sur la scène publique, l’instance appelée à juger n’est pas tant l’opinion publique prise à témoin, que le monde des lettres (et en premier lieu Antoine Gallimard). De ce point de vue, Annie Ernaux nous paraît commettre une erreur stratégique en n’assumant pas pleinement la portée politique de sa dénonciation, qu’elle persiste à inscrire dans le registre de la littérature, en contradiction avec le fond moral de son argumentation. Une telle démarche n’est, il est vrai, pas sans fondement puisque Millet lui-même entend faire de la littérature un enjeu politique de nature identitaire, ce qui justifie en retour la défense et l’illustration d’une littérature émancipée d’un tel embrigadement politique. Mais c’est, ce faisant, entreprendre d’opposer deux visions irréconciliables de la littérature tout en échouant à qualifier politiquement la transgression – laquelle demeure en dernier ressort littéraire –, et s’exposer à devoir prendre le parti d’une censure morale de la littérature par nature inacceptable. Ce mélange des genres tend ainsi à parasiter le propos d’Annie Ernaux jusqu’à le rendre inaudible puisque c’est en tant qu’écrivain – et en tant qu’elle appartient à la même maison que Richard Millet – qu’elle prétend effectuer une dénonciation au nom de la communauté politique et de ses valeurs – et en premier lieu au nom la « cohésion sociale » qu’elle juge menacée par une « logique d’exclusion et de guerre civile » –, ce qui revient à faire se contredire le fond et la forme de la dénonciation en paraissant à la limite inscrire l’affaire dans une logique de linge sale familial tout en la portant sur la place publique. Ses contradicteurs, à commencer par Richard Millet lui-même58, auront ainsi beau jeu de voir dans la pétition la manifestation d’un microcosme littéraire réduit à l’entourage de Gallimard, expression d’une connivence dans le ressentiment et de médiocres jeux d’égos, soit tout le contraire de ce à quoi prétend Annie Ernaux en portant sa dénonciation à un haut niveau de généralité politique. En ce sens, la pétition d’Ernaux échoue à extraire l’affaire du cercle étroit de la sociabilité littéraire d’où elle a émergé et, tout en qualifiant la transgression de politique, laisse entendre que la victime c’est d’abord la littérature – « enrôlée de force », selon elle, dans un pamphlet fasciste.

23En définitive, ce que donne à voir la dénonciation d’Annie Ernaux, et à travers elle le courant de l’indignation « vertueuse », c’est ainsi son incapacité à identifier collectivement, et pour un tiers qui est l’opinion publique, la victime qui est persécutée et ainsi faire de sa défense une « cause pour d’autres »59. Or, s’il y a lieu de défendre des « victimes » dans notre affaire, ce sont d’abord les victimes de Breivik lui-même, à l’égard desquelles le pamphlet de Millet n’a aucune considération et qu’il va même jusqu’à dénigrer, comme on l’a vu, au motif qu’elles seraient typiques de la figure à ses yeux honnie du « petit-bourgeois métissé, mondialisé, inculte, social-démocrate». Et il était ainsi possible, par extension, de rattacher les victimes – dont on rappelle qu’elles étaient en effet de jeunes travaillistes – à une cause qu’elles illustrent et exemplifient, à savoir celle de la social-démocratie et d’une société ouverte fondée sur la garantie des libertés individuelles et le respect des minorités, à laquelle il aurait été fondé à dire que les écrits de Millet portent atteinte60. Ainsi, s’il est vrai que Millet ne donne pas raison à Breivik, il n’en demeure pas moins qu’il lui trouve bien des raisons ; raisons qui, misent bout à bout, finissent par constituer une trame doctrinale assez fidèle au manifeste de Breivik lui-même, lequel contient, selon Millet, « des analyses pertinentes de la perte d’identité nationale ». En tant qu’il est à la fois « symptôme et impossible remède » (EL, pp. 110-111), Breivik serait ainsi « ce qui attend nos sociétés » (EL, p. 119), si celles-ci ne font pas de nouveau place à « l’esprit national » en abandonnant une fois pour toute le « multiculturalisme idéologique et son bras armé, le Droit »61 (nous soulignons ce qui nous paraît manifester une hostilité vis-à-vis du « juridisme » des sociétés occidentales qui n’a guère été relevée mais qui n’est certes pas sans conséquence politique).

24C’est ce faisant l’un des tours de force et l’un des vices les plus tenaces de l’argumentation de Millet que d’entretenir une confusion entre le motif qui a poussé Breivik à commettre ses attentats – la lutte contre le multiculturalisme – et une hypothétique cause permettant d’en expliquer objectivement la perpétration. En rabattant de la sorte le registre du motif individuel sur une logique de causalité, Millet contribue à la naturalisation du phénomène, telle que les attentats de Breivik apparaissent comme une fatalité historique qui justifie d’en finir avec le multiculturalisme, ce qui a précisément pour conséquence de valider les présupposés de Breivik. Et c’est d’ailleurs sans doute en ce sens qu’il faut comprendre que la Norvège « méritait » (EL, p. 119) les attentats de Breivik, ce qui, soit dit en passant, relève davantage sous la plume de Millet de l’outrance d’un sens littéral parfaitement assumé que d’un hypothétique sens ironique sous-jacent qu’on cherche encore… Une telle confusion dont la portée politique est transparente est d’ailleurs entretenue tout au long de la polémique et attestée dans les propos de Bruno de Cessole, par exemple, qui s’interroge ainsi : « dans quelle mesure le meurtre de masse perpétré par Anders Breivik est-il ou non la conséquence de la politique d’immigration menée par le gouvernement norvégien ? » Si telle est la question posée par Millet, outre qu’elle l’est de manière fort contestable, le moins que l’on puisse dire est qu’on voit mal ce qui justifierait d’en borner a priori l’analyse au registre de la littérature, sauf à plaider à son endroit une immunité littéraire de principe62. À cet égard, il faut faire crédit à Annie Ernaux d’avoir pris au sérieux, sans doute maladroitement mais de manière néanmoins assez conséquente, la réelle portée politique des écrits de Millet, auquel ce serait faire injure que de tenir pour rien ses invocations répétées au motif de la « guerre civile63 ».

2. De l’affaire Renaud Camus à l’affaire Richard Millet : le scandale éventé

2.1. L’affaire Richard Millet : une « réplique » de l’affaire Renaud Camus

25Le scandale en tant qu’il est une « cérémonie de dégradation statutaire », conduit nécessairement, selon Cyril Lemieux et Damien de Blic, « à des repositionnements, à une redistribution des cartes institutionnelles, voire à des remises en cause brutales des rapports institués64 ». Or le moins que l’on puisse dans le cas de l’affaire Millet, c’est qu’elle ne donne nullement à voir la remise en cause de ce qui fonde la grandeur propre de l’écrivain, à commencer par sa réputation scandaleuse elle-même. Tant le statut de « grand écrivain » attaché à Richard Millet que ses qualités professionnelles en tant qu’éditeur s’en trouvent largement confirmées tout au long de la polémique : « il n’est pas le déshonneur de la littérature, il en est l’honneur65 » ira jusqu’à dire Pierre Nora, prenant en cela le contre-pied explicite d’Annie Ernaux. Et, de son aveu même, « c’est l’écrivain qui, humilié, jeté dans l’infamie, sort en quelque sorte grandi de cette affaire » (LAN, p. 37).

26De fait, en tant qu’elle procède d’un scandale largement annoncé, l’affaire Millet semble plus relever d’un rituel d’anoblissement de la victime présumée, en l’espèce Richard Millet, que d’une mise à mort symbolique. Tel n’était pas le cas de l’affaire Renaud Camus, 12 ans plus tôt, dont le scandale auquel donna lieu la publication du volume de son Journal, La Campagne de France, n’avait rien du « scandale annoncé ». L’affaire Renaud Camus procéda ainsi de la révélation quasi-accidentelle des passages les plus litigieux par Marc Weitzman, dans un article des Inrockuptibles66 ; passages qui créèrent un effet de sidération dans la critique littéraire qui n’avait, dans l’ensemble, rien vu venir. Et en effet l’unanimisme de l’indignation provoquée par la révélation de ces passages contraste fortement avec les débuts de la polémique autour des écrits de Millet : l’affaire Renaud Camus donne ainsi à voir une forme presque chimiquement pure de scandale – un véritable précipité –, tel qu’en quelques jours, du 18 au 21 avril, et sans qu’aucune voix contradictoire ne s’élève, un ensemble de réactions en chaîne (dont des communiqués au Monde de Catherine Tasca, alors ministre de la Culture et de la Communication, et de Jean-Marie Cavada, président de Radio-France qui affirme sa décision d’engager des poursuites judiciaires contre le livre et son auteur) aboutirent à la production d’un verdict collectif d’antisémitisme et au retrait exceptionnel du livre des librairies. La victime dont Renaud Camus était jugé être le persécuteur était à cet égard toute désignée puisqu’il s’agissait des personnalités juives citées comme telles dans son Journal. Ces dernières pouvaient être en l’espèce rattachée sans difficulté à une cause exemplaire, à savoir la défense de la mémoire de la Shoah, ce dont la seconde pétition porte témoignage qui fut signée par de nombreuses personnalités dont quelques-unes incarnent à elles-seules la lutte contre l’antisémitisme ou la résistance au nazisme, à l’instar de Serge Klarsfeld, Claude Lanzmann ou Jean-Pierre Vernant67. L’indignation est d’ailleurs telle dans les premiers temps de la polémique que Renaud Camus n’eut guère les opportunités de s’exprimer dans les média dont bénéficia, non sans largesse, Richard Millet68. À titre de comparaison, si l’on excepte un long entretien paru dans le magazine Têtu69, dès juin 2000, et les quelques entretiens téléphoniques qu’il a donnés à Alain Salles dont les propos furent rapportés par Le Monde, Renaud Camus n’eut droit, tout au long de l’affaire, qu’à une seule véritable tribune dans Le Figaro70. Et aucun passage sur les ondes ni sur les écrans.

27Or c’est précisément contre un tel unanimisme, qui ne souffre guère d’exception pendant les premières semaines de la polémique, qu’une pétition est émise le 18 mai, en faveur du droit a minima de Renaud Camus à se défendre « dans un climat de violence que nous jugeons inquiétant » et « sans préjugés des réserves que nous pouvons faire sur les passages qui lui sont reprochés » est-il précisé71. C’est ainsi tout l’enjeu des partisans de Renaud Camus que de reconditionner l’« épreuve de réalité72 », à la faveur d’une requalification des faits qui intègre des éléments épars et anecdotiques dénonçant l’équivalence posée a priori entre Renaud Camus et une catégorie de l’infâme qui agglomère de manière compacte toute la tradition fasciste et antisémite française. On assiste donc pendant l’affaire Renaud Camus à une forme de contre-enquête qui procède d’une véritable stratégie de dévoilement de motifs cachés de nature à invalider l’épreuve : les partisans de Renaud Camus se feront ainsi fort de mettre à jour tous les éléments biographiques contredisant le portrait de Renaud Camus en « pétainiste attardé73 » tout en dénonçant les manipulations dans les citations de Renaud Camus auxquelles se livrerait la partie accusatrice et qui en dénatureraient le sens. A contrario, il est remarquable qu’une telle contre-enquête visant à reconditionner l’activité de qualification de la transgression soit pour ainsi dire inexistante dans l’affaire Millet. L’investissement des acteurs dans la forme « affaire » procède à cet égard moins d’une requalification des faits que d’un jugement porté sur le bien-fondé d’une dénonciation visant à obtenir le départ de Millet des éditions Gallimard, à l’image de la prise de position de Pierre Jourde dans son billet « L’affaire Millet, un débat faussé74 ». Quant aux défenseurs de Millet, ils se bornent à récuser une interprétation trop littérale du titre de son essai en rejetant le qualificatif d’« éloge » à l’endroit de Breivik – interprétation qui fut d’ailleurs assez vite abandonnée par la plupart des acteurs de la polémique. Pour le reste, force est de constater qu’ils ne se donnent guère la peine de contredire les affirmations de la partie accusatrice par une administration de la preuve convaincante de l’« innocence » de Millet, et qu’il s’agit bien souvent d’invoquer pour toute justification sa grandeur d’écrivain et son beau style. La forme judiciaire du contre-procès pourtant au fondement de toute « mise en affaire »75 est donc d’emblée délaissée à la faveur d’un retournement de l’accusation qui n’est corrélée à quasiment aucune opération critique sérieuse.

28Et pour cause, on ne trouvera guère chez Millet, et notamment dans ses ouvrages qui accompagnent la parution de l’Éloge littéraire, d’éléments susceptibles d’appuyer une telle critique, tels qu’il serait possible de dénoncer le portrait qui en est fait en provocateur, voire en fasciste. Tout au long de ses écrits, Millet s’emploie au contraire largement à mettre en scène sa provocation tout en accréditant la thèse d’une identification assez problématique à Breivik décrit en « combattant solitaire, abandonné par son père » et en « soldat perdu d’une guerre qui ne dit pas son nom »76. Et en effet, « le goût des armes ne me quitte pas » concède-t-il dans son essai De l’antiracisme comme terreur littéraire à l’occasion d’un passage assez glaçant quand on le rapporte à l’Éloge littéraire : « Qui ne s’est jamais battu à l’arme automatique ignore tout du chant de la kalachnikov ou du M16 et de la danse qu’ils suscitent, dans laquelle le fait de tuer peut donner, hors toute cruauté, au cœur de l’action une jubilation singulière » (DACTL, pp. 54-55).Quant à dénoncer l’amalgame qui consisterait à lire dans les textes de Millet, une forme d’expression politique d’extrême droite au motif que « Millet ne fait pas de politique » et, comme il le répéta lui-même assez souvent, qu’il n’a jamais voté, c’est peu dire que l’argument est un peu court. Millet inscrit en effet explicitement son propos dans la tradition de la droite contre-révolutionnaire, sous les auspices du « grand Joseph de Maistre », en faisant le procès de 1789 – où il décèle « les racines du mal » (LF, p. 31, voir aussi DACTL, pp. 54-55 et IDF, p. 108) – et à sa suite de mai 1968 (LF, p. 28 et DACTL, p. 80). Qui plus est, l’intention profonde de Richard Millet ne fait guère de doute et il l’exprime lui-même on ne peut plus clairement : « m’efforcer de nuire au parti dévot est donc un devoir » (DACTL, p. 57). Et de fait, il s’y emploie efficacement dans ce même essai qu’il présente comme une tentative, hélas non concluante, d’en finir avec l’accusation de racisme dont il fait l’objet et qui n’a finalement d’autre visée que de disqualifier l’antiracisme de manière fort peu dialogique – l’antiracisme est un fascisme, dit-il en substance (DACTL, pp. 88-89) – tout en répétant ses principaux griefs à l’encontre de la société multiculturelle et en se posant d’emblée comme l’« un des écrivains français les plus détestés ». « Position intéressante, qui fait de moi un être d’exception » ajoute-t-il (DACTL, p. 23). L’ouvrage est à cet égard moins prophétique ou prémonitoire que résolument programmatique en projetant par anticipation l’écrivain dans un espace discursif polémique duquel procèderait nécessairement le « lynchage médiatique » systématique de quiconque s’opposerait à l’hégémonie « antiraciste » : « je suis celui qu’on hait : un pur objet de haine » (DACTL, pp. 66-67) clame ainsi celui qui feindra de s’étonner ensuite de la violence de l’écho.

2.2. Une rhétorique de la dissidence

29Dès lors, la principale tâche de la contre-accusation revient moins à requalifier des faits en définitive assez peu litigieux, qu’à retourner la dénonciation en empruntant de préférence au répertoire de la dissidence soviétique. C’est précisément ce à quoi s’emploient les éditorialistes de Valeurs actuelles, avec une délectation non dissimulée, à l’occasion d’un dossier consacré aux « lyncheurs »77 qui fait la Une du numéro du 6 septembre 2012 donnant la parole à Richard Millet, mais également à Renaud Camus. François Bousquet, dans l’article « Qui veut lyncher les dissidents », introduit le dossier en ces termes : « Vingt ans après la chute de l’Union soviétique, des dissidents réapparaissent… Mais cette fois à l’Ouest, où de nouveaux censeurs prétendent leur interdire de s’exprimer. Visés en cette rentrée : Richard Millet et Renaud Camus, deux des plus grands écrivains français78 ». Et de se lancer dans un vibrant plaidoyer, citation de Voltaire à l’appui, pour la tolérance et contre la censure traditionnelle des « professionnels de l’indignation », « gardiens de la pensée unique », « inquisiteurs », etc., si caractéristiques par leur manie de chasser « en meute ». Bruno de Cessole se livre quant à lui à « un éloge littéraire de Richard Millet » où il est surtout question de dénoncer la « conjuration des belles âmes et des justiciers autoproclamés » coupable de faire de Millet, après Camus ou Muray, le bouc émissaire commode d’une bonne conscience aveuglée par les tabous contemporains que constituent à ses yeux l’immigration, l’antiracisme et l’identité européenne. Et de reconnaître à Millet une vertu fondamentale : « le courage, comme les dissidents soviétiques en leur temps. » À propos de la pression exercée sur Antoine Gallimard pour obtenir le départ de Millet, l’affaire est entendue : « Du temps de l’affaire Kravtchenko et des procès de Moscou, cela s’appelait une “purge”. » Enfin, Denis Tillinac enfourche à son tour le même cheval de bataille dans sa tribune « Chasse à l’homme », dénonçant des « procureurs ivres de haine », une « traque de la dissidence » par « les bigots du nouvel “ordre moral” »79.

30Pareil renversement de l’accusation consomme à nos yeux le passage en force de la polémique vers un régime d’« affaire » contestable, significatif d’un certain affairisme, pourrait-on dire, comme en témoigne la précipitation avec laquelle le vocabulaire de la « meute », du « lynchage », de la « chasse à l’homme », de la « curée », etc., s’est répandue alors même que pas plus que la chose n’était jugée, la cause n’était encore entendue. Ainsi, tout le dispositif de l’affaire est-il déjà dévoilé dès le 23 août, soit au lendemain de la publication des ouvrages de Millet et avant même l’éclatement du scandale, dans l’article déjà évoqué du site « ActuaLitté » : S’étant entretenu avec Richard Millet, Nicolas Gary présente la polémique en ces termes : « C’est actuellement le livre qu’il faut abattre, signé par un auteur-éditeur, Richard Millet, dont certains journaux veulent la peau. » Et dans un paragraphe intitulé « License to kill », Nicolas Gary témoigne de la réaction de l’écrivain face aux accusations dont il est l’objet : « C’est un procédé connu depuis Staline : déconstruire, extraire des citations, les détourner »80. L’investissement dans la forme « affaire » procède à cet égard, selon nous, de la volonté manifeste de la connecter à de grands précédents – au rang desquels l’affaire Renaud Camus fait figure d’exemple quasi-paradigmatique – aux fins de servir à la défense d’une cause déjà constituée. Ainsi nombreux furent les défenseurs de Richard Millet à s’autoriser du précédent que constitua l’affaire Renaud Camus pour établir la légitimité d’un contre-discours désormais bien rôdé donnant dans la dénonciation du lynchage médiatique ou du politiquement correct81. Notons cependant qu’une telle précipitation dans la production d’un contre-récit offre un saisissant contraste avec l’affaire Renaud Camus elle-même, puisque, en l’espèce, il avait fallu attendre deux ans avant qu’une version adverse de l’affaire puisse s’imposer, sans qu’elle ne s’accompagne plus nécessairement de réserves préalables à l’endroit de Renaud Camus.

31Aussi l’affaire Millet nous paraît-elle davantage être le théâtre d’un rapport de force préexistant – et dont les acteurs s’emploient à en rejouer les termes – qu’instituer une division sociale radicalement nouvelle. Au point qu’on serait peut-être même fondé à y voir une affaire « en trompe l’œil » – ou bien une affaire par défaut (par défaut de véritable « scandale », faut-il comprendre) pour reprendre une terminologie chère à Richard Millet. Elle nous paraît ainsi tenir lieu de « réplique » de l’affaire Renaud Camus, au double sens de répétition (production dérivée et décalée dans le temps) et de contrefaçon (reproduction dans un espace discursif transformé). Elle hérite d’un passif intellectuel qui est celui laissé par l’affaire Renaud Camus, lequel voit en effet la ruine du monde commun et l’énoncé d’un verdict impossible. Mais, ce faisant, elle vise moins à constituer autour d’elle un public impartial qu’à jouer un public contre l’autre. Et loin de faire appel à un tiers collectif apte à juger des faits à nouveau frais, il s’agit en définitive pour les défenseurs de Millet d’abonder dans le sens d’une partie de l’opinion déjà conquise. On pourrait aller jusqu’à parler d’une véritable rente d’opinion que certains magazines se sont fait fort de capitaliser. De ce point de vue, l’ouvrage de Muriel de Rengervé peut être tenu pour l’expression quasi-canonique du récit d’un martyr – celui, répété, de l’écrivain par la société – qui constitue littéralement un cahier des charges contre la « gauche morale », le « politiquement correct », l’ « antiracisme », etc., lequel cahier n’avait d’ailleurs nul besoin de l’affaire Millet pour s’écrire et pourra, à l’occasion, resservir au mot près, tant il est l’exemple même d’un « répertoire de préconstruits82 ». Cependant, l’affaire Millet n’est pas tout à fait sans effet instituant en ce qu’elle contribue à rendre visible un état de choses insoupçonné dont la mise en perspective avec l’affaire Renaud Camus en dit long sur les évolutions de la doxa en une dizaine d’année à peine : elle rend en effet manifeste la relative vulnérabilité d’une indignation faisant fond sur un discours à caractère « antiraciste » qui, s’il a jamais été hégémonique, ne l’est manifestement plus en France en 2012.

32À cet égard, le contre-récit faisant de Millet la victime d’une scène primitive de lynchage dont Renaud Camus constituerait le cas le plus emblématique procède largement d’une mystification servant pour l’essentiel à la mobilisation d’un milieu qui se revendique de la « dissidence » et dont les membres tendent à proliférer aujourd’hui. Ainsi a-t-on vu en quelques années le motif de la dissidence prospérer sur la toile au point de devenir l’un des référents les plus systématiques des contre-discours identitaires ou d’extrême droite83. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Renaud Camus inaugura ses Cahiers de l’In-nocence par un numéro 1 en janvier 2012, auquel contribua Richard Millet, précisément consacré à la thématique de la « Dissidence »84. Le terme fédère aujourd’hui différents courants d’opinion « anti-système » communiant volontiers dans un hommage décalé et à contre-emploi aux dissidents de l’Union soviétique (ou à la Résistance, c’est selon) contre un ordre discursif jugé oppressif, voire totalitaire. Ce faisant, le motif de la dissidence constitue un répertoire thématique en marge du discours social propice àalimenter une rhétorique guerrière de rupture d’avec le « Système », le « complexe politico-médiatique », le « parti dévôt », « l’empire du Bien », la « Propagande antiraciste », la « dictature du politiquement correct », etc., débouchant sur un imaginaire de guerre civile tout à fait assumé85. De tels idéologèmes, assez exotiques au premier abord, forment un très riche réseau lexical auquel Millet comme Camus empruntent abondamment quand ils n’en sont pas les principaux producteurs. Ainsi du syntagme du « Grand Remplacement », forgé par Renaud Camus, lequel est passé maître en quelques années dans l’art de confectionner de toutes pièces ce genre de « bibelots sonores » destinés à servir de tags dans les réseaux sociaux.

33Et c’est finalement tout le pari des partisans de Richard Millet dans la polémique, en développant une véritable « rhétorique de la dissidence » que de faire accroire, après Renaud Camus, mais également après Muray, Dantec ou Houellebecq et, plus généralement ce qu’il est convenu d’appeler les « nouveaux réactionnaires », qu’il y aurait encore quelque performance significative à promouvoir dans l’espace public un « langage dissident » (LF, p. 73), pour reprendre l’expression de Millet lui-même.

Conclusion. Discours social et dissidence : l’horizon de la guerre civile

34L’affaire Millet donne à voir la mise en ordre discursif d’une opposition typique contre un adversaire idéologique – la « gauche morale » – à travers un récit qui, loin de supporter une version des faits alternative et clandestine – en tant que telle, et sans jugement de valeur, qualifiable de dissidente –, paraît jouir au contraire d’une assez grande acceptabilité dans l’opinion. Non seulement son hégémonie présumée est contestée – ce qui relativise grandement son emprise réelle – mais sa contestation n’est plus confinée dans les marges honteuses du dicible et trouve même à s’exprimer d’emblée sous une forme résolument offensive. Tel est le paradoxe d’un contre-discours qui, s’identifiant lui-même comme dissident par rapport à un ordre discursif réputé hégémonique, tend cependant, polémique après polémique, à occuper un espace de plus en plus central dans le débat public. De ce point de vue, l’affaire Millet révèle ce qui peut s’apparenter à un lent « travail du négatif » dans le discours social, tel qu’en une douzaine d’années l’expression des contre-discours, d’inhibée qu’elle était encore à l’époque de l’affaire Renaud Camus, est désormais socialement permise et même largement sollicitée.

35Or, précisément, une grande partie de ce qui constitue le « charme » de tels contre-discours tient dans la position réputée marginale qu’ils occupent dans le discours social, à la fois contre et tout-contre la pensée dite « dominante ». Ils apparaissent ainsi consubstantiels à un discours adverse contre lequel il s’agit de s’opposer pour exister. Et l’on n’hésitera pas si besoin à monter en épingle telle ou telle prise de position de nature à accréditer l’existence d’un adversaire idéologique non seulement puissant – ce qui peut être le cas, en effet – mais véritablement hégémonique, quand bien même les faits viendraient démentir une telle domination sans partage. C’est ainsi qu’une partie de la défense de Richard Millet consiste à faire parler un personnage idéologique dont on s’exagère volontiers la puissance mais dont l’existence est primordiale en ce qu’elle « permet » en retour l’expression d’une dissidence

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